"L'âme d'un lieu, ça s'invente pas — et ça se voit"
Bao Ternes - 266 rue du Faubourg Saint-Honoré
Comment Céline Chung a construit l'identité de Petit Bao, Gros Bao et Bleu Bao à partir d'une première intention : un espace-temps entre Paris et Shanghai.
Janvier 2019. Céline Chung ouvre Petit Bao dans le Marais. Elle est autodidacte — "à la fois en cuisine et à la fois en direction artistique et architecture." Pas de formation, pas de budget d'architecte au sens classique du terme. Mais une idée fixe, une intention qui ne bouge pas : écrire le fil entre Paris et Shanghai.
Sept ans plus tard, la Baofamily compte plusieurs adresses, une identité reconnaissable au premier coup d'œil, et Céline Chung a créé le Studio Imagina pour aider d'autres restaurateurs à faire ce qu'elle a appris — construire un lieu qui raconte une histoire vraie.
Dans le deuxième épisode du Cercle, elle est revenue sur cette trajectoire, adresse par adresse. Et ce qu'elle décrit n'est pas une méthode. C'est une façon de voir pour construire.
Petit Bao : tirer le fil entre deux cultures
L'intention de départ est double. D'un côté, des origines chinoises, une passion pour ce patrimoine culinaire, une envie de le rendre accessible et lisible à Paris. De l'autre, une ville, une architecture, une âme de quartier. "Je voulais moderniser cette cuisine chinoise et lui donner une nouvelle image, explique Céline Chung. Créer une cuisine authentique dans les saveurs, avec des codes architecturaux et design plus contemporains."
Concrètement, ça se traduit par des murs tout vert — "ce vert de Chine qu'on retrouve dans des maisons, dans des temples." Par des menus avec des photos qui rappellent les restaurants de Shanghaï, dans un graphisme plus design. Par une cuisine ouverte au milieu de la salle pour restituer "la vapeur, l'effervescence, des maîtres qui cuisinent devant toi — parce qu'à Shanghai, les restos sont dans la rue."
Et puis cet aspect supplémentaire : respecter ce qui existe, ce qui finalement précède l’entreprise. Le local était une ancienne boucherie-traiteur. Le carrelage rose est resté. "On voulait garder l'âme du lieu." Les matériaux modernes — miroir, bois, carrelage bicolore — sont venus se greffer sur cet existant, pas l'effacer.
Gros Bao : quand c'est le lieu qui décide
Pour la deuxième adresse, canal Saint-Martin, la méthode est la même — mais c'est le local qui parle en premier. "Je suis toujours inspirée par le lieu qu'on visite. Comment il est bâti, ce qu'il me fait ressentir."
Ici, deux étages, une façade exceptionnelle côté canal. "Ça m'a rappelé les balades en Asie quand on mange le long des fleuves." En se baladant dans le local, Céline Chung voit déjà les tables. "Je savais que je ne voulais que des tables rondes pour rappeler les grandes cantines. Le rouge, qui est une couleur très forte en Chine. Tout de suite, j'ai senti que l'inspiration, c'était les grandes cantines de Hong Kong."
Pour que l'architecte comprenne vraiment ce qu'elle cherchait à transmettre, elle fait une chose simple : elle l'emmène à Hong Kong. Les plans sont finalisés là-bas. Les tables sont achetées là-bas. Les grandes lampes en plastique qui forment le plafonnier — ces lampes fascinantes vues dans les marchés — sont ramenées en bagage. "Toute cette histoire, cette recherche, cette énergie — c'est ce qu'on a réussi à transporter ici."
Et la cuisine suit l'espace. "Comme le fil directeur, c'était Hong Kong, on a développé une cuisine liée à Canton — de la rôtisserie, du canard, du porc laqué." Le projet se dessine à la rencontre du lieu.
Bleu BaO: une maison bourgeoise shanghaïenne
Troisième adresse. L'espace est une ancienne brasserie française — grand escalier en bois, beau carrelage d'époque. Céline Chung rentre et voit autre chose. "Je me suis dit : on dirait une maison bourgeoise de Shangaï."
Cette impression initiale change tout. Elle tire le fil vers un positionnement plus premium, plus élégant, plus poétique. La carte suit : dimsums, pièces délicates, cocktails. Là encore "Le projet se dessine à la rencontre du lieu", même logique.
Antoine Ricardou, intervenant aussi dans l'épisode, souligne quelque chose d'essentiel à ce moment-là : c'est aussi une question de forme et de fonction. "Quand t'as plus d'espace dans la cuisine, tu peux aussi dérouler une offre adaptée." L'architecture crée des possibilités en cuisine. C’est le lieu qui dicte aussi parfois la ligne que peut prendre le menu.
Ce qu'on peut en tirer
La méthode de Céline Chung n'est pas intuitive dans le sens où elle serait irrationnelle. Elle est intuitive dans le sens où elle part du ressenti — et elle est ensuite rigoureusement documentée.
Trois temps reviennent dans chaque projet. D'abord, la visite seule : "Je me balade dans le lieu, je laisse venir les premières impressions, les émotions, les souvenirs." Ensuite, la recherche : "Je creuse les sujets — je tape, je regarde, je fais des recherches sur les institutions de Hong Kong, les grandes cantines." Enfin, l'accumulation des détails : "Chacun des détails, au fur et à mesure, va compléter le lieu."
Et un principe transversal : accepter de ne pas tout faire seul. "Pour les métiers qu'on ne maîtrise pas, on délègue. Un chef peut être très doué en cuisine et ne pas avoir les mêmes talents pour les autres domaines." Céline Chung parle de son rôle comme d'un "chef d'orchestre" — entourée d'architectes, de graphistes, d'experts qui évitent les erreurs et économisent du temps et de l'argent.
Ce qu'elle a appris à faire pour ses propres adresses, elle le propose aujourd'hui aux autres via le Studio Imagina, sous la méthode qu'elle appelle "Soulful Hospitality" : architecture, identité graphique, design de mobilier, jusqu'au dessin des assiettes. "Pour créer des expériences qui sont justes — et qui portent une intention."
Céline Chung est co-fondatrice de Baofamily (Petit Bao, Gros Bao, Bleu Bas Haut, Asian Club) et directrice créative du Studio Imagina. Antoine Ricardou est fondateur de l'Atelier Saint-Lazare. Retrouvez leur échange complet dans Le Cercle #2, disponible sur toutes les plateformes.